Tourisme / Economie - Tourisme de masse : manne ou calamité ?

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© Karoly Lorentey via Flickr (CC BY 2.0) |

Avec 87 millions de touristes internationaux en 2017, la France a battu un nouveau record et préservé sa place de première destination touristique mondiale (voir notre article du 11 juillet 2018). Outre l'objectif maintenu de 100 millions de touristes internationaux à l'horizon 2020, la France se fixe désormais un second objectif de 60 milliards d'euros de recettes touristiques internationales à la même échéance, au lieu des 50 milliards envisagés avant la récente - et surprenante - mise en œuvre d'un nouveau calcul de la Banque de France montrant que ce chiffre était déjà atteint... en 2016 (voir notre article du 1er février 2018). Cette expansion très rapide du tourisme international n'est nullement l'apanage de notre pays. L'OMT (Organisation mondiale du tourisme) annonce ainsi, sur les quatre premiers mois de 2018, une progression de 6% des arrivées de touristes internationaux dans le monde, après 7% en 2017. Des chiffres supérieurs aux prévisions de l'Organisation, qui tablait plutôt sur 4 à 5% au début de 2018.

Pourquoi tant de haine ?

Cette expansion continue - dont rien n'indique qu'elle pourrait ralentir -, suscite pourtant des réserves croissantes, voire des réactions hostiles. Sont ainsi évoqués par les contempteurs du tourisme de masse : la surfréquentation des zones touristiques (selon l'OMT, 95% des touristes mondiaux s'agglutineraient sur moins de 5% des terres émergées), la saturation des infrastructures, la dégradation des monuments et des sites, le risque de mono-activité touristique au détriment du reste de l'économie, les nuisances environnementales (pollution par les transports...), la pression à la hausse des prix à la consommation, la "confiscation" de certains lieux (quel Parisien met les pieds place du Tertre à Montmartre ?), la raréfaction des logements proposés à la location des habitants et la hausse des loyers...
Les exemples de "Tourism Bashing" ou de "tourismophobie" se multiplient ces derniers mois, un peu partout dans le monde. Ils prennent des formes très diverses. Les plus extrêmes sont les manifestations anti-tourisme ou les signes d'hostilité individuelle envers les touristes, comme cela fut le cas à Barcelone, il y a quelques semaines.
Le plus souvent, elles se traduisent plutôt par des mesures de contingentement ou par la mise en œuvre de dispositifs destinés à décourager les visiteurs : instauration d'un quota journalier de touristes comme à Dubrovnik, mise en place de tourniquets à l'entrée de certains quartiers (testée actuellement à Venise, qui détient le record du monde avec 545 touristes par an et par habitant...), interdiction ou restriction drastique de certaines formes de transports (Segway, bateaux taxis, calèches...) et interdiction des cars dans l'hyper-centre comme à Amsterdam, interdiction de l'ouverture de nouveaux commerces à vocation touristique toujours à Amsterdam, obligation d'un "package" minimum de dépenses journalières au Bhoutan (200 dollars en basse saison, 250 dollars en haute saison), obligation de réserver sa place à l'avance dans les campings des parcs nationaux californiens, taxation des touristes étrangers en Nouvelle-Zélande (15 à 21 euros)...

Sus aux plateformes de locations meublées !

Certain pays mettent en place des solutions encore plus extrêmes : les autorités indiennes viennent ainsi de fixer, pour le Taj Mahal, un contingent quotidien de 40.000 visiteurs... indiens, pour laisser la place à la manne des touristes internationaux, tandis que l'île de Majorque tente de lutter contre le "tourisme éthylique" en instaurant des amendes salées (500 euros pour les touristes s'enivrant dans la rue, 400 euros pour ceux qui se promènent à moitié nus ou créent du désordre).
La cible favorite reste toutefois la question du logement et, plus spécialement, celle des plateformes de locations meublées du type Airbnb. En ce domaine non plus, l'imagination ne manque pas. A Palma de Majorque (encore), la municipalité s'apprête à interdire purement et simplement ce type de location. A Madrid, la majorité (Podemos) entend rendre 95% des logements impossibles à louer en instaurant une règle redoutable : pour être proposé à la location touristique, un logement doit disposer, comme un hôtel, d'une entrée indépendante du reste de l'immeuble... A Valence, seuls les rez-de-chaussée pourront être loués (ou les premiers étages si le rez-de-chaussée est occupé par un commerce). A Amsterdam, la durée de location meublée est limitée à 30 jours par an et pourrait même être interdite dans certains quartiers...
Même la Commission européenne, longtemps passive sur le sujet, s'y met. Au début du mois de juillet, elle a donné à Airbnb jusqu'à la fin du mois d'août améliorer la transparence de ses tarifs et pour mettre ses conditions d’utilisation en conformité avec les règles européennes.

Et la France, dans tout ça ?

Première destination mondiale, la France est plutôt épargnée par les manifestations les plus visibles de la touristophobie. Pourtant, il y a quelques semaines, le groupe socialiste au conseil municipal de Marseille - premier port de croisière français avec 1,55 million de débarquements en 2017 - a proposé l'instauration d'une taxe sur les croisiéristes, finalement rejetée lors de la réunion du conseil du 25 juin. Parmi les arguments avancés par le président du groupe : "les Marseillais ont aussi payé les infrastructures" nécessaires aux escales des paquebots. Oubliant un peu vite l'apport de ces croisières à l'économie locale et l'ambition affichée de la cité phocéenne d'atteindre les deux millions de croisiéristes en 2010, pour se classer au quatrième rang européen (devant Venise).
Mais le principal point de friction reste sans conteste celui des plateformes de location meublées. Même si on est encore loin des mesures radicales de certaines villes (voir plus haut), la réglementation s'est très nettement durcie (voir nos articles ci-dessous) : obligation d'enregistrement, limitation du nombre annuel de jours de location (120 jours), chasse aux annonces illégales, versement de la taxe de séjour... et les contrôles, comme les sanctions judiciaires, se sont eux aussi renforcés.
Le projet de loi Elan (évolution du logement, de l'aménagement et du numérique) prévoit d'ailleurs un renforcement supplémentaire de l'encadrement et des sanctions pour les contrevenants (voir notre article du 20 avril 2018).

Les 100 millions de touristes, on les met où ?

Si les problèmes posés par l'impact des plateformes de locations touristiques meublées - encore inconnues il y a dix ans (Airbnb a été créée en 2007) - sont bien réels, les discours et certaines mesures ne sont pas exempts d'une part d'hypocrisie. L'hébergement marchand est en effet le mode d'hébergement de plus de 80% des touristes internationaux. En ville, cela signifie donc en principe le recours à l'hôtel.
Or, si la capacité hôtelière a progressé en moyenne de 1,2% par an entre 1982 et 2006, sa croissance est tombée à 0,7% par an entre 2007 et 2017 - très loin de la progression des flux touristiques internationaux - et l'offre est aujourd'hui en quasi stagnation avec un total d'environ 660.000 chambres (1,3 million de lits).
En 2017, plus de 800 hôtels ont fermé et la France sera totalement incapable d'atteindre les 100 millions de touristes internationaux - autrement dit 13 millions de plus qu'aujourd'hui - sans un recours massif à la location meublée (voir nos articles ci-dessous du 25 octobre et du 4 décembre 2017). L'investissement hôtelier reste certes conséquent (3,1 milliards d'euros en 2016), mais il se concentre essentiellement sur des chantiers de rénovation ou des opérations de rachats, sans créer de capacités supplémentaires d'accueil.

Canaliser les flux

Au-delà des capacités hôtelières, la surfréquentation de certains sites touristiques suscite aussi des interrogations. Si les deux sites les plus fréquentés de France - la cathédrale Notre-Dame de Paris (12 millions de visiteurs) et la basilique du Sacré-Cœur (10 millions) - restent d'accès entièrement libre et gratuit, des questions se posent en revanche pour d'autres sites très visités, qui réfléchissent aujourd'hui aux moyens de canaliser les flux.
En Ile-de-France, ces questions se posent notamment à la tour Eiffel (6,5 millions de visiteurs), qui réorganise complètement - à l'occasion des actuels travaux de mise en sécurité contre les attentats - son circuit d'accueil et propose désormais d'acheter des tickets en ligne pour les ascenseurs. En juillet 2018, par exemple, la moitié des visites ont ainsi été réservées à l'avance.
Même si avec 8,1 millions de visiteurs en 2017 (+14,6%), il est encore loin de son record de 2012 (9,7 millions de visiteurs), le Louvre - musée le plus fréquenté du monde - a démultiplié ses points d'entrées (en plus de la Pyramide) et tente, lui aussi, de développer les réservations en ligne, tout en essayant d'inciter les touristes à s'éloigner des traditionnels "points de fixation" (la Joconde, la Vénus de Milo...).

La surfréquentation, ce n'est pas qu'à Paris...

Ces tentatives de dériver les flux existent aussi à Versailles (5 millions de visiteurs et 7 millions avec le domaine), qui cherche à orienter une partie des visites vers le hameau de la Reine ou le Petit et le Grand Trianon, récemment restaurés. Mais les responsables du domaine hésitent toujours à développer un système de "yield management" (tarification variable) pour inciter les visiteurs à venir hors des créneaux les plus fréquentés. Il est vrai que l'hostilité des tours opérateurs et l'éloignement de Versailles ne facilitent pas une telle approche.
En province également, des questions similaires se posent au mont Saint-Michel (2,5 millions de visiteurs) où, malgré la refonte complète des accès et le rétablissement du caractère maritime du mont, la gouvernance laisse toujours à désirer en attendant la mise en place de l'Epic, encore annoncée lors du dernier comité interministériel du tourisme (voir notre article du 20 juillet 2018).
On peut citer aussi la cité de Carcassonne (2 millions de visiteurs), où la municipalité s'efforce de multiplier les places de parking pour éviter la congestion et tente, sans grand succès, d'orienter les flux vers une seconde entrée dans la cité (la porte d'Aude, au lieu de l'emblématique porte Narbonnaise, accessible à pied depuis la ville basse).

"Faire face au succès"

Sauf crise mondiale, il n'existe aucune raison objective pour que ces flux touristiques se tarissent. L'émergence de classes moyennes en Chine (déjà environ 200 millions de personnes) ou en Inde devrait au contraire les renforcer. On voit également mal quel pays touristique serait prêt à se passer de l'apport du tourisme dans le PIB et dans l'emploi. En France - pays à l'activité pourtant très diversifiée - le tourisme et ses effets induits approchent déjà les 8% du PIB et les deux millions d'emplois, avec une perspective de 3 millions à l'horizon 2028 (voir notre article du 28 mai 2018).
Il faut donc trouver des solutions pour s'adapter intelligemment à ces évolutions. Et le WTTC - World Travel & Tourism Council, créé en 1991 par de grands acteurs privés du tourisme - en propose justement dans un rapport très riche (mais uniquement en anglais), intitulé "Coping with Success - Managing Overcrowding in Tourism Destination" ("Faire face au succès - Gérer la surfréquentation dans les destinations touristiques").

Le temps presse...

Réalisé par le cabinet McKinsey, l'étude rappelle l'urgence d'une réaction face à la montée de la touristophobie : selon un sondage réalisé pour cette étude, 36% des habitants interrogés dans des destinations "en surchauffe" considèrent que "les visiteurs internationaux mettent trop de pression sur leurs pays". Ils n'étaient encore que 18% six mois plus tôt...
L'étude passe donc en revue 68 villes touristiques (essentiellement des capitales, dont Paris) et examine un grand nombre de "meilleures pratiques".
Elle en tire un certain nombre de conclusions. Ainsi, il apparaît que la surfréquentation n'a pas le même sens dans deux destinations différentes. Le contexte et l'histoire sont donc des éléments essentiels à prendre en compte. Dans le même esprit, la surfréquentation est "davantage une question de sensibilité que de statistiques". Il est donc tout aussi important de chercher à objectiver les difficultés et les problèmes. Enfin, la surfréquentation est plus facile à prévenir qu'à "réparer". Il faut donc anticiper, en construisant des bases de données fiables, en menant des politiques de long terme pour permettre une croissance soutenable, en impliquant toutes les parties prenantes et en cherchant de nouvelles sources de financement.

Cinq remèdes à la surfréquentation

Au-delà du constat, l'étude du WTTC suggère aussi plusieurs pistes. Ainsi, elle préconise de lisser le nombre de visiteurs dans le temps et dans l'espace. Ceci suppose notamment d'étaler la fréquentation touristique dans la journée, la semaine et l'année (avec en particulier la question de la saisonnalité).
De même, le rapport prône une meilleure répartition géographique des visiteurs. Il convient pour cela de promouvoir d'autre sites, lieux et objets de visite que les "goulots d'étranglement" du tourisme de masse.
L'étude se montre également très favorable au "yield management" dans la gestion des destinations et des sites touristiques. Celle-ci peine toutefois pour l'instant à s'introduire en France (sauf dans l'hôtellerie et les transports aériens). Il convient pourtant de jouer sur les prix pour obtenir un meilleur équilibre entre l'offre et la demande touristiques et favoriser ainsi une meilleure répartition spatiale et temporelle de cette dernière.
Autre préconisation : mieux réguler l'offre d'hébergement, cette régulation devant porter à la fois sur l'offre hôtelière (avec une nécessité de renforcer cette dernière face à l'accroissement des flux touristiques) et sur la location meublée (qui doit être considérée comme faisant partie de l'offre, en contrepartie d'une régulation plus stricte).
Enfin, l'étude n'hésite pas à bousculer ce qui reste encore trop souvent un tabou : "Lorsque la surfréquentation atteint un stade critique, les mesures évoquées ci-dessus peuvent se révéler insuffisantes pour atténuer ou réparer les conséquences." Ainsi, certaines destinations ou certains lieux peuvent légitimement être conduits à limiter, voire à interdire des activités touristiques.
A noter : dans une précédente étude prospective consacrée à l'impact économique de l'activité touristique en France (voir notre article ci-dessous du 28 mai 2018), le WTTC chiffre à 118,6 millions de touristes étrangers la fréquentation de l'Hexagone à l'horizon 2028, soit une progression annuelle moyenne de l'ordre de 3,4%. Il est donc plus que temps de s'y mettre...


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