Economie numérique - En Nouvelle-Aquitaine, les tiers-lieux associatifs au service de l'aménagement du territoire

Forte de ses 72 tiers-lieux, dont 52 espaces de coworking, 8 télécentres, et 12 centres d'affaires, la Nouvelle-Aquitaine s'impose comme une région novatrice en termes d'adaptabilité aux évolutions actuelles du monde du travail. Photographie des territoires et des problématiques qui y sont liées, les tiers-lieux, en maintenant du lien social et de l'emploi local, deviennent des enjeux que les élus et le conseil régional soutiennent à travers des appels à manifestation d'intérêt, la structuration d'un réseau à l'échelle de la région... La Nouvelle-Aquitaine réfléchit à introduire la thématique dans sa contractualisation avec les territoires, comme un pilier prioritaire de développement. Attirer des actifs, et s'auto-financer, l'aventure pour les gestionnaires des tiers-lieux, si elle est de bonne augure, ne fait pourtant que commencer...

Alors que l'année 2016 marque un fort essor des tiers-lieux (espaces de co-working, fablabs, télécentres, etc.), et ce sur tout le territoire français, la région Nouvelle-Aquitaine fait figure de pionnière. Une longueur d'avance liée à un écosystème local bien organisé, et à des acteurs publics qui ont rapidement pris la mesure de cet enjeu de transformation des modes de travail. L'appel à manifestation d'intérêt (AMI) lancé dès 2015 par les trois régions en cours de fusion, et qui se clôt prochainement, permet de faire le point sur la dynamique locale et les nouveaux défis posés par le changement d'échelle de la région.

Une dynamique locale forte

La notion de tiers-lieu vise à dépasser l'opposition traditionnelle entre le lieu de travail et le foyer. Elle peut désigner des espaces classiques : cafés, bibliothèques, gares, hôtels, etc. On l'utilise plus souvent maintenant pour désigner des tiers-lieux innovants, tels que des espaces de co-working, des fablabs, ou encore les espaces de travail rattachés aux incubateurs. En hybridant les différentes fonctions d'un lieu (récréatives, professionnelles) et en rassemblant des actifs attachés à des structures ou à des projets différents, les tiers-lieux correspondent bien aux évolutions actuelles du monde du travail. Et se développent fortement dans les grandes métropoles. La CCI de Paris-Ile-de-France par exemple, comptait en 2016 pas moins de 138 "tiers-lieux collaboratifs" franciliens.

D'après l'étude Neo-Nomade de juin 2016 qui tente de livrer une photographie nationale de cette tendance, la région Nouvelle-Aquitaine se situe en seconde position derrière l'Ile-de-France en termes du nombre d'espaces de co-working : elle en compte 52, soit deux fois plus que sa voisine l'Occitanie, qui compte pourtant des places fortes du numérique.
Bon nombre des tiers-lieux aquitains sont organisés dans un réseau animé par la Coopérative des Tiers-Lieux. Institution qui tire ses origines en 2011 d'un Coworking Camp, où quelques passionnés des tiers-lieux s'étaient proposés de rassembler les actifs potentiellement intéressés par le concept, et avaient réussi à attirer plus de 200 personnes. Le réseau s'organise maintenant en subsidiarité, surtout depuis la fusion des régions : "On œuvre à l'émergence de mini-réseaux locaux, par exemple en Médoc, où les trois tiers-lieux ouverts cherchent à être complémentaires", détaille Marie-Laure Cuvelier, fondatrice de la Coopérative des Tiers-Lieux. Quand un porteur de projet souhaite mettre en place un nouvel espace, il contacte le réseau qui le met en relation avec le tiers-lieu en activité le plus proche. Une manière de tisser des liens, et de transmettre un savoir-faire.

La singularité de la Nouvelle-Aquitaine, c'est aussi l'existence de tiers-lieux en zone rurale ou périurbaine, problématique portée dès les origines du réseau. Pour expliquer le relatif succès du concept dans des localités peu connues pour le dynamisme d'un écosystème numérique, Marie-Laure Cuvelier revient à la définition même des tiers-lieux. "Le tiers-lieu est une éponge du territoire ; il vient combler un manque en rapport avec les conditions de travail des actifs du lieu, mais aussi la vie sociale  ; la programmation du projet s'adapte aux besoins. Parmi les tiers-lieux, il y a des agriculteurs qui s'associent pour travailler ensemble, des espaces de co-working avec un coin épicerie et relais de poste, ou simplement des espaces qui permettent aux travailleurs indépendants de travailler dans un cadre plus adapté que leur foyer". Autrement dit, alors que les tiers-lieux sont traditionnellement destinés aux nouveaux métiers du numérique, leur développement révèle une destination plus large. Et pour cause, "80% des utilisateurs des tiers-lieux peuvent se contenter d'une connexion ADSL" : la démarche relève de l'innovation organisationnelle et managériale, bien plus que de l'innovation technologique.

La juste place des acteurs publics

L'implication des acteurs publics de la région a suivi la même trajectoire. C'est d'abord la délégation numérique de la région, et son directeur de l'époque, Michel Eimer, qui repère la dynamique naissante des tiers-lieux dans le Bordelais, et qui ne tarde pas à la soutenir. D'où un travail de fond de sensibilisation des élus, de la part tant de l'administration régionale que des pionniers des tiers-lieux. Un travail qui porte ses fruits, avec l'appui du conseil régional via des appels à manifestation d'intérêt, dont le plus récent prend fin le 14 octobre ; et la structuration d'un réseau à l'échelle de la région. Ce soutien de la région percole peu à peu vers l'échelle intercommunale, qui appuie les tiers-lieux via des conventions permettant par exemple la mise à disposition de locaux. C'est le cas à Morcenx, dans les Landes. "Il y a 5 ou 6 ans, nous avions pensé à un lieu de rencontre où les entreprises locales pourraient accéder à des ressources et des locaux, tout le temps", rapporte à Localtis le maire, Jean-Claude Deyres. Un désir qui a convergé avec le concept des tiers-lieux, et qui est en cours de programmation dans l'ancien buffet de gare de la ville.

L'intérêt des élus pour les tiers-lieux provient également des externalités positives qu'ils identifient dans ce type de projet. Si l'impact environnemental a été mis en avant, avec la réduction de la durée des trajets domicile-travail, le taux de pénétration des tiers-lieux n'est pas suffisant pour que cet effet soit significatif. Ce sont plutôt l'amélioration de la qualité de vie des utilisateurs, et surtout une présence sociale au coeur de territoires très résidentiels, qui séduisent les élus.

En tissant des contacts durables avec les utilisateurs et les gérants de tiers-lieux, les acteurs publics régionaux apprennent également à mieux définir leur rôle. "Les tiers-lieux contrôlés par les collectivités, dont un agent municipal détient la clef, qui ouvrent et ferment aux horaires de bureaux, ont peu de chance de se pérenniser. Il faut que les utilisateurs puissent s'approprier les lieux", précise Marie-Laure Cuvelier. Un message relayé par Mathieu Hazouard, conseiller régional délégué au très haut débit et à l'économie numérique : "On s'aperçoit, avec le recul, que les projets bénéficiant d'un portage associatif ont une durée de vie et une efficacité plus grandes que les projets 100% publics. Dans les initiatives que nous soutenons, nous tenons donc à mettre en place un mix entre soutien public et initiative privée".
C'est aussi la posture qu'a adoptée la SNCF, séduite par l'engagement de la région et des acteurs locaux dans les tiers-lieux. Après plusieurs années de discussions préliminaires, SNCF développement a lancé un appel à projet Open Gare avec Gares & Connexions, pour susciter des offres d'utilisation originale des espaces vacants de 33 gares aquitaines. Une démarche qui avait été esquissée en Alsace ou en Paca, mais n'avait pas pris racine, faute d'acteurs locaux structurés à même de relayer la démarche.

L'inclusion des tiers-lieux dans la politique d'aménagement du territoire

Le développement des tiers-lieux est un axe prioritaire de l'aménagement numérique de la région, qui a fait l'objet de la première délibération post-fusion de la collectivité. Pour autant, cet enjeu ne se borne plus à une politique sectorielle. "Dans les tiers-lieux, il y a un objectif clair d'aménagement du territoire et de rééquilibrage", précise Mathieu Hazouard. Les tiers-lieux rejoignent les problématiques de maillage du territoire par les services de proximité, l'importance du maintien de l'emploi local, mais aussi du lien social.
Pour le compte de la région, la Coopérative des Tiers-Lieux tient une carte régionale régulièrement mise à jour, qui permet d'évaluer la pénétration des projets dans les zones périphériques de la Nouvelle-Aquitaine. Alors que cette priorité était assez spécifique à l'ancienne région Aquitaine, les trois collectivités fusionnées ont lancé un AMI commun sur le sujet, avant même leur fusion officielle. Cet AMI, dont la phase de candidature se conclut le 14 octobre 2016, permet d'impulser le lancement d'un projet sur 2 ans, avec 100.000 euros HT de subvention au maximum, dans la limite de 40% des dépenses éligibles. Dans le cadre du précédent AMI financé par l'Aquitaine, le taux d'aide moyen s'élevait à 35%. De 2012 à 2015, la région a investi 1,1 million d'euros dans cette démarche. Face aux dépenses des grands projets d'infrastructures, un tel investissement ne pèse pas lourd. Les tiers-lieux arrivés à maturité sont censés s'autofinancer, par les redevances d'utilisation auxquelles consentent les adhérents. Tout l'enjeu se situe donc dans la construction d'une audience stable, d'entreprises prêtes à payer des loyers supplémentaires pour améliorer les conditions de travail de leurs salariés. Sachant que dans le cas des indépendants, il s'agit d'un poste de dépense supplémentaire.

Désormais, la région réfléchit à introduire la thématique des tiers-lieux dans sa contractualisation avec les territoires, comme un pilier prioritaire de développement. Une manière de généraliser une démarche pionnière qui, ainsi, pourrait procurer un coup de jeune aux éternelles stratégies d'aménagement du territoire. Reste à savoir si, dans la durée, les tiers-lieux pourront s'ancrer dans la dynamique des territoires peu denses, et remplir un besoin pérenne des populations locales.

Pierre-Marie Langlois / EVS

Combien de tiers-lieux pour quelles définitions ?
L'étude Neo-Nomade de juin 2016 dénombre en Nouvelle-Aquitaine 72 tiers-lieux, dont 52 espaces de coworking, 8 télécentres, et 12 centres d'affaires. Si le nombre global n'est que dans la moyenne des grandes régions, le territoire est en avance pour le coworking, pratique la plus nouvelle et la plus prometteuse. La Coopérative des Tiers-Lieux, qui adopte une méthodologie différente, ne dénombre pas moins de 154 lieux dans son "bottin" développé en collaboration avec le conseil régional. Dans une enquête réalisée au printemps 2016 sur 37 tiers-lieux majeurs de la région, on apprenait que 59% sont situés en territoire périurbain ou rural, et que les espaces accueillaient 545 coworkers réguliers. 1.143 événements ont été organisés dans les tiers-lieux aquitains depuis 2010 : de quoi en faire de réels cœurs d'animation locale. Cependant, pour les gestionnaires de tiers-lieux, l'inquiétude la plus citée reste celle de ne pas attirer assez de fréquentation. Le concept doit encore prouver sa robustesse et sa capacité à s'auto-financer sur la durée.

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