Face à l'expansionnisme d'Amazon, des élus tiraillés


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Amazon Locker, consigne automatique de retrait de commandes
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Constitué à partir d'une vingtaine de témoignages d'experts et d'élus, le livre blanc sur la revitalisation commerciale réalisé par Arkéa Banque Entreprises & Institutionnels fourmille de retours d'expériences. Mais il est aussi l'occasion de croiser deux approches opposées - celles d'Amiens et de Paris - face au mastodonte Amazon.

En matière de revitalisation des centres-ville, les villes et les métropoles commencent à se professionnaliser, constate Stanislas Cebron de Lisle, directeur général du cabinet Bérénice, dans un livre blanc réalisé par Arkéa Banque Entreprises & Institutionnels intitulé Regards sur nos commerces. Passé le cap des nombreux diagnostics élaborés ces dernières années – en particulier le rapport d'inspection d'octobre 2016 ou plus récemment celui de l'Institut pour la ville et le commerce de mai 2017 –, cet ouvrage réalisé à partir d’une vingtaine de témoignages d’experts ou d’élus fait plutôt figure de retour d’expériences.

Amazon s'installe à Amiens

Il illustre aussi les mutations en cours, l’essor du e-commerce ou les nouvelles approches de la grande distribution qui s’installe dans les centres avec ses supérettes de proximité. "Je pense que ces structures à taille humaine conviennent bien à une population urbaine. J’observe que le commerce de périphérie commence à se réapproprier le cœur de ville", témoigne Brigitte Fouré, maire d’Amiens. Ce qui n’empêche pas l’élue d’avoir soutenu la création du centre commercial Green’Som du groupe Frey, qui ouvrira ses portes fin 2017, avec 4 hectares de surfaces commerciales, alors que le centre-ville est en souffrance.
Plus encore que l’opposition classique entre centre-ville et périphérie, l’immixtion du e-commerce risque bien de bouleverser la donne. En témoigne la création d’une nouvelle plateforme d’Amazon de 107.000 m2, à Boves, près d’Amiens, en plus des quatre existantes à Lauwin-Planque (également dans les Hauts-de-France), Saran (Loiret), Montélimar ( Drôme) et Sevrey (Saône-et-Loire). Ce sera la plus grande des cinq. Là encore, Brigitte Fouré veut croire en la complémentarité. "Cette plateforme ne va pas concurrencer directement le centre-ville puisqu’elle va s’adresser à un ensemble beaucoup plus vaste", espère-t-elle, préférant voir les retombées locales en termes d’emplois (500 emplois ont été annoncés sur trois ans) sur un territoire marqué par la fermeture de l’usine Goodyear (et ses 1.150 licenciements) et la décision récente de Whirlpool de se délocaliser en Pologne… Cette vision est aussi celle du président de la région, Xavier Bertrand, qui a fait de l’emploi sa priorité. "La logistique, ce sont des dizaines de milliers d’emplois dans cette région", s’était-il enthousiasmé le 9 mars, lors de la pose de la première pierre de l’entrepôt.
Sauf qu’en vingt ans, la librairie en ligne née aux Etats-Unis est devenue un mastodonte qui vend de tout - même de l’alimentaire - avec 200.000 références à son catalogue et des délais de livraison records. Dans une chronique récente sur RTL, le journaliste François Lenglet montrait comment, avec son service Premium, le géant américain était en train de "dévorer la concurrence". "Un client qui souscrit au service Premium ne commande quasiment plus sur les autres sites, car il veut rentabiliser son abonnement."
Ce n'est pas tout. Amazon crée surtout des emplois de logistique (et précaires) et en bien moins grand nombre que le commerce traditionnel. Sans parler de ceux qui sont détruits pas ricochet. A chiffre d’affaires comparable, "un e-marchand mobilise deux à cinq fois moins d’emplois qu’un commerce traditionnel", soulignait le Conseil du commerce de France (CDCF) dans son manifeste "Une nouvelle politique pour le commerce" publié en début d'année. "Pour réaliser 10 milliards de dollars de vente, Amazon a besoin de 14 salariés quand les chaînes de distribution en ont besoin de 47."

"La livraison à perte est un immense problème"

La ville de Paris a une tout autre approche que celle d'Amiens vis-à-vis de la grande distribution et du e-commerce. "Nous avons résisté à l'installation d'hypermarchés sous les deux précédentes mandatures, et nous continuons. Il n'y en a que quatre ou cinq dans Paris", s'enorgueillit Olivia Polski, adjointe chargée du commerce, dans le livre blanc d'Arkéa. "Il est très difficile pour un élu de refuser des emplois, d’autant plus lorsque le taux de chômage est très élevé dans sa collectivité. Il n’empêche que, de fait, certaines décisions ont été dévastatrices", poursuit-elle. L’élue revient aussi sur le cas Amazon qui a installé 4.500 m2 de lieux de stockage dans Paris. Or il s’agit en réalité d’un lieu de vente dématérialisé, avec livraison en une heure (grâce au service Premium). Olivia Polski demande que de tels lieux payent les mêmes impôts que les autres commerce et qu’ils soient intégrés dans les CDAC (commissions départementales d'aménagement commercial). "La livraison à perte est un immense problème. Elle est profondément injuste pour des commerçants qui payent leur pas-de-porte", insiste-t-elle. En effet les entrepôts n’étant pas considérés comme des surfaces de vente, ils échappent à la Tascom (celle-ci s’applique aux commerces exploitant, depuis 1960, une surface d’au moins 400 m2). Dans son manifeste, le CDCF montrait l’explosion de la Tascom. Passée de 622 à 960 millions d’euros entre 2011 et 2016, elle devrait atteindre le record de 1,2 milliard cette année. Si les commerces de centre-ville sont pour l'heure exonérés de Tascom (malgré des tentatives d’élargir l’assiette de cette taxe, comme ce fut le cas en 2015), le CDCF alertait sur le risque que la réforme des valeurs locatives allait faire peser sur les eux. Exonérée de Tascom, Amazon est aussi un champion de l’optimisation fiscale, comme l’a révélé l’affaire LuxLeaks, puis la commission Taxe du Parlement européen présidée par Alain Lamassoure. Le sujet dépasse largement les choix court-termistes de certains élus.

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