Développement local - Quelle est la ruralité du travail aujourd'hui ?

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Malmenée par les choix politiques de ces dernières années au profit des métropoles, la ruralité montre qu'elle est loin d'être condamnée au déclassement. C'est même une terre d'entreprise, si l'on en juge par la rencontre organisée par l’Association nationale nouvelles ruralités (ANRR) avec l'Insa Centre Val de Loire, à Bourges, le 2 mars. Dans une définition large incluant les villes moyennes, la ruralité concentre 64% de la population et 63% des emplois en France.

"Il y a quelques années, on était encore beaucoup sur les questions d’accueil. On a compris aujourd’hui que le développement (des territoires ruraux) est endogène." Pour Patrice Joly, président de l’Association nationale nouvelles ruralités (ANRR), la ruralité est victime de "fausses représentations". "Un cadre qu’il nous faut faire voler en éclats", a-t-il déclaré le 2 mars, à Bourges, lors d’une rencontre-débat sur "l’entrepreneuriat dans les territoires ruraux et les villes moyennes", organisé avec l’Insa Centre-Val de Loire.
L’association est née il y  a un an et demi d'un mouvement lancé autour de quelques départements ruraux, en pleine tempête territoriale (il était alors question de "dévitaliser" les départements), avec l’idée de "faire du lobbying sur ce que doivent être les politiques publiques". Et contrebalancer le discours du "tout métropolitain". L’ANRR a une définition large du rural : ce sont "les villes moyennes, les petites villes et les bourgs centres qui maillent les campagnes et qui font système entre eux, davantage que les métropoles", a précisé Jean-Pierre Dayras, délégué général de l’ANRR. Or ce monde "rural" (qui correspond peu ou prou à la France périphérique du géographe Christophe Guilluy) a encore bien des ressources. Il concentre 64% de la population pour 63% des emplois, a-t-il indiqué, s’appuyant sur le dernier numéro de la revue Population et avenir. Dans un article intitulé "La ruralité en France, des potentiels oubliés ?", le géographe Laurent Rieutort utilise les nouvelles données de l’Insee qui permettent de classer les territoires en fonction de leur densité. Il apparaît ainsi que les métropoles concentrent 35% de la population et 36% des emplois, les villes moyennes 29% de la population et 27% de l’emploi. Les communes peu denses représentent, elles, 31% de la population et 32% des actifs occupés. Enfin, les communes très peu denses, c’est-à-dire le rural profond, représentent 4% de la population pour 4% des emplois. Mais le géographe ne s’arrête pas là et étudie les dynamiques démographiques et économiques. Premier constat : depuis 1999, les territoires ruraux "comptent une forte attractivité démographique", supérieure aux métropoles. Autre surprise : les taux de croissance des actifs occupés sont "nettement supérieurs dans le peu dense ou le très peu dense", par rapport aux métropoles qui enregistrent des taux "médiocres". Ce qui fait dire à Laurent Rieutort que "contrairement à une idée reçue, ce ne sont donc pas les cœurs métropolitains français qui assurent la croissance de l’emploi depuis une quinzaine d’années mais bien le reste du territoire". L'article montre enfin que si le tertiaire est en progression dans le rural, du fait  du vieillissement de la population et de "l’économie résidentielle", l’industrie occupe toujours 2 emplois sur dix dans le rural, devant l’agriculture (un sur dix).

Discrimination négative

"L’emploi en territoire rural est loin d’être négligeable, c’est une ressource fondamentale pour la croissance", s’est ainsi réjoui Jean-Pierre Drayas. Seulement, "les logiques sont toujours centre-périphérie, dominant-dominé, on reste dans des relations non équitables", s’est insurgé Patrice Joly, par ailleurs président du conseil départemental de la Nièvre. La promesse de l’égalité des territoires formulée en début de quinquennat se sera bien vite effacée sous l’effet d’une réforme territoriale privilégiant les grands ensembles : grandes intercos, grandes régions, grandes métropoles. Le tout après des années de réorganisations territoriales (RGPP puis MAP) douloureuses, en particulier pour les villes moyennes. "On constate très peu de discrimination positive en faveur des territoires ruraux. On a plutôt de la discrimination négative", a réagi Gérard Peltre, président du Mouvement européen de la ruralité. Selon lui, "la réforme territoriale apporte des signaux inquiétants. On privilégie les masses critiques et pas les mises en réseau".
Malgré ces handicaps,  le territoire de Bourges regorge d'initiatives. Symbole de cette vitalité, Vincent Verdier, tout frais émoulu de l’Insa Centre-Val de Loire, a déjà créé trois activités. Avec le statut d’étudiant entrepreneur, il a d’abord lancé un service de livraison à vélo de repas préparés par des restaurateurs de Bourges (El Paco), puis une agence de communication et une "cagnotte obsèques", avec cinq autres entrepreneurs de la ville. Originaire d’Albi, il ne se voyait pas retourner dans sa ville au terme de ses études : "Il aurait été très difficile de redémarrer, arriver dans un nouveau territoire, rencontrer de nouvelles personnes…" Car le réseau qu’il s’est constitué a été primordial.

Attachement local

Là où les métropoles saturent, les territoires ruraux offrent bien des avantages : meilleur cadre de vie, foncier disponible, immobilier moins cher... Plusieurs défis se posent pour les années à venir, du déploiement du numérique au maintien d'une offre de formation de qualité, en passant par la transmission d'activités. Si la population rurale reste dans l'ensemble moins qualifiée, avec une sur-représentation des classes populaires, on assiste aujourd’hui à un afflux de cadres et de professions intermédiaires. Pour Isabelle Desjardins-Lavisse, directrice générale de Génialis, spécialiste en génie alimentaire, "c’est le côté retour au pays". "On a des candidatures spontanées de super niveau (…) des ingénieurs qui viennent de la France entière." "On a énormément de compétences locales… Même si c’est un peu plus diffus que dans les métropoles, il faut simplement les identifier", a-t-elle ajouté, tordant le coup, là encore, à des idées reçues.
Tous n’ont cependant pas la même chance. "Une des choses qui m’empêchent de dormir, c’est le manque de compétences", a témoigné Frédéric de Laurens directeur d’Auxitrol, spécialiste de la soudure dans l’aéronautique, qui emploie plus de 400 personnes à Bourges. "Trouver des soudeurs est extrêmement compliqué, nous recherchons des gens qui ont de l’or dans les doigts ; nous sommes prêts à les former." Autre souci : "La question de l’emploi du conjoint se pose systématiquement." Mais on retrouve chez lui, le même attachement au territoire : "Ce qui est attirant dans le rural, c’est que les personnes ont une certaine fierté, un attachement local, elles sont là pour rester (…) La stabilité est très intéressante pour un entrepreneur."
"Dans les territoires ruraux, la stabilité de l’emploi est bien meilleure, il est plus difficile de trouver la personne, mais ensuite, elle reste plus longtemps", a abondé Isidore Torres, directeur de l’Afpi Centre-Val de Loire et responsable RH du pôle d'excellence rural Aérocentre. Ce dernier a cependant regretté que Bourges soit très mal desservie par le ferroviaire. "C’est un critère de choix pour les étudiants. La desserte est l’une des principales inquiétudes. C’est le gros souci de notre territoire." "Si le doublement de la LGV Paris-Lyon (qui placerait Bourges à une heure de Paris, Roissy et Lyon, ndlr) ne se fait pas, je suis assez pessimiste pour l’avenir", a déclaré dans le même sens Alain Brunaud, président de la CCI du Cher et vice-président de la CRCI Centre-Val de Loire.

"Il faut se focaliser sur les tiers-lieux ruraux"

Pour renforcer leur attractivité, de plus en plus de collectivités se tournent vers les "tiers-lieux". Des régions comme la Nouvelle-Aquitaine et l’Ile-de-France ou la métropole du Grand Lyon en ont fait une priorité. Ce terme fourre-tout recouvre toutes sortes d'espaces de travail (télécentre, coworking, fablab…), destinés à rompre la solitude de l’auto-entrepreneur ou du télétravailleur, mais aussi à stimuler les échanges de compétences, et, pourquoi pas, faire naître de nouvelles activités. Plus qu’un simple espace, "c’est un processus social", s'est enflammé Yoann Duriaux, co-auteur du manifeste des tiers-lieux. Ce dernier se définit comme un "concierge numérique" et conseille les collectivités pour l’élaboration de tels endroits. Il a ainsi co-fondé le  Comptoir numérique de Saint Etienne. Il n’hésite pas à bousculer les modes d’interventions classiques des collectivités en faveur des entreprises : "Les start-ups n’en peuvent plus de se faire incuber", a-t-il lâché, ironisant sur "les 1.000 agences qui coûtent 50 milliards d’euros à l’Etat".
Terre d’élection des télétravailleurs venus chercher un meilleur cadre de vie, la ruralité devrait être en première ligne. Mais elle accuse du retard. Si bien que le CGET (Commissariat général à l'égalité des territoires) prépare depuis l’automne un plan national du déploiement du télétravail dans les territoires dont il devrait présenter les premières pistes le 21 mars. "Il faut se focaliser sur les tiers-lieux ruraux (...) Ils vont devenir une condition sine qua non" du développement, est persuadé Yoann Duriaux. Pourtant, même ce mondialiste heureux qui se définit comme "nomade", met en garde contre les effets "toxiques" que peuvent générer ces tiers-lieux, susceptibles de se transformer en  "hackerspaces". Surtout, ceux qui ont pesté contre la loi El Khomri n’ont peut-être encore rien vu : "On travaille 23 heures sur 24, on ne regarde plus les avantages sociaux (…) Les situations dégradées deviennent tolérables grâce à la bienveillance des gens." La "tiers-localisation" n’est sans doute pas la panacée que certains imaginent. D'ailleurs, les initiatives avortées se multiplient, à l’image du "Rural Lab" de Néons-sur-Creuse (Indre), qui a dû fermer après à peine plus d’un an d’existence. Le modèle économique de ces espaces n’est pas toujours bien calibré. 

Rendez-vous le 13 mars

Face à de tels enjeux, l’intervention de la région Centre-Val de Loire n’a pas vraiment rassuré les élus sur sa capacité à territorialiser sa politique, alors que les départements sont amenés à s'effacer du champ économique. "On a engagé un vide sidéral, tout le monde perd la boussole", confie Gérard Peltre. Seul point positif à ses yeux, la création récente des pactes métropolitains d'innovation et des contrats de ruralité avec la remise en selle des pôles d’équilibre territoriaux et ruraux (PETR), "les seuls qui travaillent sur des stratégies de développement". 
Les Nouvelles ruralités joindront leur voix aux "25 associations qui, le 13 mars, interpelleront les candidats à l'élection présidentielle. Le "lobbying" revendiqué par Patrice Joly a déjà permis de semer quelques graines. Les six candidats auditionnés le 8 mars par l'Assemblée des départements de France (ADF) avaient les yeux de Chimène pour le département, pourtant bien malmené ces dernières années.

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