Microcrédit personnel : faut-il dépasser le stade de l'expérimentation ?

Le microcrédit personnel connaît une forte progression (+56% en un an) mais reste très en deçà des besoins réels, alors qu'il donne de bons résultats sur le retour à l'emploi. Mais pour les spécialistes, s'il offre une porte d'entrée au crédit, ce n'est pas encore la porte de sortie rêvée.

Non seulement la microfinance suscite de plus en plus d'intérêt mais la France est, en Europe, l'un des pays qui a mis au point l'un des dispositifs les plus aboutis. Depuis 2005, en effet, le fonds de cohésion sociale (FCS) géré par la Caisse des Dépôts garantit jusqu'à 50% de ces prêts destinés aux très petites entreprises ou aux personnes qui ne peuvent prétendre à un crédit classique (le reste du prêt étant garanti par les collectivités et les banques). Et le microcrédit personnel, lancé en 2007 et qui constitue une originalité française en Europe, est en plein essor. En 2009, ces petits prêts destinés à des projets d'insertion professionnelle (pour aider à retrouver un emploi par exemple) ont progressé de 54%, à 5.520 sur un total de 28.863 microcrédits recensés, selon les chiffres de l'observatoire de la microfinance (Banque de France). Le gros reste donc dominé par les microcrédits professionnels plus classiques, accordés pour créer sa micro-entreprise. Mais le rythme de progression des microcrédits personnels s'accélère. Mi-2010, 4.000 microcrédits personnels avaient déjà été octroyés. Des chiffres qui restent cependant très modestes au regard des besoins : un quart de la population n'a pas accès au crédit bancaire. Pire, selon le Secours catholique, 8 millions de personnes peuvent être considérées comme pauvres. L'enjeu pourrait donc être de faire progresser le microcrédit personnel. D'autant qu'il donne de bons résultats sur le retour à l'emploi. La Caisse des Dépôts et la fédération des Caisses d'épargne, qui assure à elle seule 42% de ces microcrédits personnels, ont cherché à connaître son impact économique et social. Résultat : la moitié des bénéficiaires sans emploi à l'origine en ont obtenu un depuis l'obtention de leur microcrédit, selon cette étude réalisée auprès de 800 personnes par le cabinet GMC conseil. Et 85% d'entre eux estiment que c'est le microcrédit qui les a aidés à retrouver un emploi. Certes, il s'agit avant tout d'emplois précaires, mais aussi, dans 28% des cas, de CDI à temps plein. S'agissant de la destination de ces microcrédits, il apparaît que 65% des projets financés sont liés à un impératif de mobilité : 48% pour un véhicule, 11% pour un permis de conduire. En revanche, et c'est une surprise, 18% des crédits n'ont qu'un rapport indirect avec l'accès au travail puisqu'ils ont trait au logement : équipement, amélioration de l'habitat, etc. Enfin, les trois quarts des bénéficiaires ont le sentiment que leur vie s'est améliorée grâce au microcrédit.

"Sur la bancarisation tout reste à faire"

A terme, l'objectif du microcrédit est de permettre à ses bénéficiaires de remettre le pied à l'étrier et de redevenir des clients comme les autres. Ce qui suppose un véritable accompagnement. Or l'étude a aussi révélé que 80% des personnes rencontrant des difficultés de remboursement n'avaient pas bénéficié d'aide. Pour Alain Bernard, responsable du département emploi–économie solidaire du Secours catholique, c'est l'un des points noirs montrés par l'étude. "Sur la bancarisation tout reste à faire. On a trouvé une porte d'entrée, je me demande s'il y a une porte de sortie", estime-t-il. De fait, les structures d'accueil ne sont pas rattachées aux agences bancaires classiques. C'est le cas des enseignes "Parcours confiance" des Caisses d'épargne.  L'étude montre aussi que le microcrédit peut manquer sa cible : alors que 70% des prêts sont liés à la mobilité, c'est dans ce domaine qu'on obtient les moins bons résultats sur l'emploi. Le plafond de 3.000 euros ne semble pas approprié à l'achat d'une voiture par exemple.
Les résultats de l'enquête masquent par ailleurs une réalité géographique très contrastée. Les microcrédits personnels se retrouvent essentiellement dans l'Ouest : Bretagne, Pays-de-la-Loire et Poitou-Charentes concentrent la moitié d'entre eux. Or les collectivités ont plusieurs possibilités d'intervention. Elles peuvent par exemple abonder le FCS, même si pour l'heure aucune ne l'a fait. Et pour des raisons d'affichage, elles préfèrent souvent créer leur propre fonds de garantie. Il y a donc de ce côté-là des marges de progression.

Insertion sociale et accidents de la vie

Au fil du temps, le dispositif a été peaufiné. Les conditions d'accès sont mieux encadrées. Et la loi portant réforme du crédit à la consommation du 1er juillet 2010 ouvre de nouvelles perspectives. Les réseaux accompagnants ont obtenu que l'inscription au fichier des incidents de remboursements des crédits (FICP) ne constitue plus un motif de refus de prêt. Par ailleurs, les associations de microcrédit telles que l'Adie ou Creasol pourront désormais se financer directement auprès des épargnants et plus seulement auprès des banques. Par souci de transparence, ces dernières devront publier un bilan annuel de leurs actions de microcrédit. Enfin, le champ du microcrédit est officiellement étendu à des projets d'insertion sociale qui ne sont pas directement liés à un objectif professionnel (voir encadré ci-dessous) ou à des projets destinés à faire face à des "accidents de la vie" (divorce, décès, etc.). Dans ce dernier cas, le montant peut être porté à 12.000 euros.
Selon Sébastien Poidatz, de la Caisse des Dépôts, "on est encore très loin d'une industrie du microcrédit mais on peut considérer qu'on sort de l'expérimentation". Selon lui, "on commence à voir ce qu'est l'accompagnement amont, mais pour l'accompagnement aval, tout reste à faire". Sur cette question, l'économiste Georges Goukoviezoff, spécialiste des questions d’inclusion financière des particuliers, se montre assez réservé. "La pauvreté est multiforme, elle évolue constamment, le microcrédit doit rester un outil d'interpellation. Il ne faut pas perdre de vue que les gens doivent trouver des solutions pérennes ailleurs", avertit-il.
Alors faut-il passer à la vitesse supérieure ? A quel coût et pour quelle efficacité ? La Caisse des Dépôts, qui a décidé d'en savoir un peu plus, va mener une étude en 2011 pour apporter d'autres éléments quantitatifs et qualitatifs : profil des demandeurs, études de risques et impact budgétaire. Il sera alors temps d'évaluer les premiers résultats de la loi de 2010.

 

Michel Tendil

 

Le microcrédit personnel étendu à l'insertion sociale

La loi du 1er juillet 2010 portant réforme du crédit à la consommation a apporté une définition juridique au microcrédit personnel. Les prêts garantis par le fonds de cohésion sociale sont "destinés à participer au financement de projets d’insertion accordés à des personnes physiques confrontées à des difficultés de financement, dont les capacités de remboursement de ces prêts sont jugées suffisantes par les prêteurs et qui bénéficient d’un accompagnement social". Ces prêts sont accordés "afin de permettre l'accès, le maintien ou le retour à un emploi", rappelle le texte. Mais il ajoute aussitôt qu'ils peuvent également être accordés "pour la réalisation de projets d'insertion sociale qui ne sont pas directement liés à un objectif professionnel". Désormais, il est clair que l’insertion visée par les projets de microcrédit peut être aussi bien professionnelle que sociale.

Pour aller plus loin

Lire aussi