Sans-abrisme - Le sans foncier fixe, une solution pour les SDF ?

Les terrains en attente d'une opération d'aménagement, les terrains non viabilisés, les terrains en zone inondable... voici des opportunités foncières temporaires qui pourraient accueillir pour quelques mois ou quelques années des structures d'accueil d'urgence pour les personnes sans abri. Des structures mobiles "sans foncier fixe" en quelque sorte, qui se déplaceraient de terrain en terrain. La piste est très sérieusement développée dans une étude réalisée par l'Atelier parisien d'urbanisme et l'Observatoire parisien de lutte contre l'exclusion.

"Des solutions de très grande urgence, temporaires, mobiles" pour apporter "des réponses à l'embolisation des dispositifs d'accueils et d'hébergement" et la présence toujours croissante des sans-abri dans l'espace public. Voici ce que propose le volet prospectif d'une étude publiée en juin par l'Atelier parisien d'urbanisme (Apur) et l'Observatoire parisien de l'insertion et de la lutte contre l'exclusion (l'Opile), intitulée "Les sans-abri à Paris et dans la métropole – urgence sociale / état des lieux prospectif" (*).
La réflexion ne s'attarde pas sur les conditions juridiques, ni les formules contractuelles de mise à disposition temporaire de ces terrains. Elle porte davantage sur la conception architecturale des structures d'accueil, sans renoncer aux principes d'inconditionnalité de l'accueil, de respect de la dignité et du retour à l'autonomie. Il s'agit bien de "poser les bases d'une réflexion autour d'un sas entre la situation à la rue et l'hébergement en structure d'accueil". Et cela, à moindre coût.

Caserne de Reuilly, ancienne gendarmerie du Raincy…

Les solutions "temporaires" ne sont pas nouvelles en soi. L'ouverture des gymnases en hiver en est l'exemple le plus connu. Et quelques lieux de l'agglomération parisienne, en attente de réhabilitation, accueillent déjà des sans-abri : la caserne de Reuilly à Paris (transformée temporairement en centre d'hébergement de 160 places dont 93 hommes isolés, 53 femmes isolées et 8 couples, géré par le Centre d'Action Sociale Protestant) ; l'ancienne gendarmerie du Raincy mise à disposition par le ministère de l'Intérieur (70 personnes, principalement des femmes avec enfants, couples avec enfants et femmes isolées, gérée par l'association Aurore), le Centre Gergovie à Paris (20 logements en T2 ou T3, soit 80 personnes auparavant hébergées à l'hôtel).
L'Apur et l'Opile suggèrent d'aller encore plus loin : sur des terrains temporairement en friche, dans des entrepôts abandonnés, des parkings, des halles… Et d'y installer des "tentes-modulaires". Imaginez une "tente tunnel" de largeur constante mais de profondeur variable qui s'adapte ainsi à la taille du lieu et pourrait accueillir entre 10 et 20 couchages. Cette structure serait systématiquement accompagnée d'un "Mesim".

Une douche mobile qui fait aussi lave-linge

Le "Mesim" (pour "mini espaces sociaux d'insertion mobile"), surnommé "douche mobile", comprend non seulement une douche mais aussi un lave-main, un lave-linge, un sèche-linge et un placard bagagerie pour stocker les affaires de la personne pendant qu'elle se lave ou lave son linge. L'Apur et l'Opile aimeraient que la ville de Paris lance, dans le cadre de son Grand Prix annuel de l'innovation, un concours de design sur ces petites unités mobiles qui devront être déplaçables aisément pour s'inscrire dans ce que l'étude appelle pudiquement "une temporalité relative liée aux saisons et aux transformations de la ville".
L'Apur et l'Opile aimeraient également expérimenter à grande échelle le "relais d'urgence". Il s'agirait toujours d'installer des unités d'abri selon les opportunités foncières et les conditions climatiques (chaud/froid/crue de la Seine), mais en récupérant cette fois des structures modulaires de chantier (type "Algeco"). L'idée étant d'ailleurs de reproduire quelque chose qui s'apparenterait à une "vie de chantier, en intégrant la fonction supplémentaire d'unité de nuit".

Logement durable sur foncier variable

Autre solution à creuser : le "village passerelle". On connaissait le "logement passerelle" qui déroge à la règle de l'inconditionnalité au sens où seules les personnes engagées dans un projet d'insertion peuvent en bénéficier, en général pendant deux ans. L'association Solidarités nouvelles pour le logement (SNL) a ainsi créé 900 logements passerelles depuis 1988. Ce sont en général des logements existants, mais cela peut aussi être des "aménagements installés". Ainsi, la Passerelle de Montreuil se compose de "logements modulaires" (des containers colorés) qui abritent onze familles Rom en attente de structures plus pérennes.
L'Apur et l'Opile envisagent d'autres "villages passerelles" qui pourraient comprendre non seulement des logements passerelles, mais aussi des sanitaires, une buanderie, une cuisine commune, une salle commune... Là encore, ils lanceraient bien un concours d'architecture et de design pour "dessiner les unités et leurs assemblages", sachant qu'une part d'auto-construction voire de co-gestion pourrait être envisagée.
L'étude a également repéré le concept "ModuloToit", transportable et modulable, développé cette fois par Emmaüs pour se poser sur des terrains temporairement inoccupés, et y rester jusqu'au démarrage des travaux. Un logement durable sur un foncier variable, pourrait-on dire. Et la précarité prend une nouvelle forme…

Valérie Liquet

(*) Les travaux ont été menés en relation avec la Dases (Direction de l'action sociale de l'enfance et de la santé) et en collaboration avec Patrick Coulombel, membre fondateur des architectes de l'urgence. Les sources statistiques sont de l'Insee (chiffres de 2012).


L'hiver dernier, 44% des appels au 115 se sont vu opposer un refus
"La précarisation a changé de visage", note l'étude sur "Les sans-abri à Paris et dans la métropole". "A l'image du clochard, viennent aujourd'hui s'ajouter des populations aussi diverses que : les familles, les isolé(e)s, les jeunes en errance, les sortants de prisons, les travailleurs pauvres, les migrantes, etc."
Le document reprend des statistiques de l'enquête menée en 2012 par l'Insee et l'Ined (voir notre article ci-contre du 2 juillet 2013). Il rappelle ainsi qu'un SDF sur deux de l'agglomération parisienne n'avait jamais eu de logement personnel depuis qu'il était adulte et que 1 sur 3 travaillait. Que la population d'adultes sans-domicile francophones était estimée à 28.800 personnes (en majorité jeune, masculine et étrangère) et qu'elle était en hausse de 84% par rapport à 2001 (année de la précédente enquête). Que ces 28.800 personnes étaient accompagnées de 6.250 enfants. Que le nombre de femmes avait plus que doublé en dix ans.
Que parmi ceux qui travaillent, la moitié étaient à temps partiel, environ 40% étaient en CDI, un peu plus de 25% en CDD, et 28% n'avaient pas de contrat.
Que la moitié des SDF de l'agglomération parisienne dormaient en centre d'hébergement, 40% occupaient des chambres d'hôtel ou des logements mis à disposition par des associations, les 10% restants étant totalement sans abri.
Depuis janvier 2012, la situation a vraisemblablement empiré. Selon la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (Fnars), 45% des demandes parisiennes au 115 n'ont pas donné lieu à un hébergement l'hiver dernier (61% hors Paris). Les hommes isolés restent les plus nombreux à solliciter le 115 (44%). Mais la proportion de familles sollicitant un hébergement est également très élevée (37%). 39% des demandeurs ont moins de 25 ans (voir notre article ci-contre du 6 mai 2014).
Et 44% des 52.000 personnes sans abri qui ont appelé le numéro d'urgence en France se sont vu systématiquement opposer un refus. Les familles et les ressortissants des pays hors Union européenne sont les plus touchés par ces non réponses, remettant ainsi en cause le principe d'inconditionnalité de l'accueil. "Le manque de places d'hébergement entraîne des dérives telles que la sélection de personnes qui sollicitent le dispositif", regrette la Fédération.
VL
 

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