Société de l'information - Le CNNum mise sur les territoires pour promouvoir une nouvelle politique d'inclusion numérique

Le Conseil national du numérique (CNNum) veut changer le regard de la société française sur les questions d'inclusion numérique. Dans un rapport remis le 26 novembre à Fleur Pellerin, ministre déléguée à l'économie numérique, dans le cadre des 9es rencontres "Territoires et réseaux d'initiative publique", Benoît Thieulin, président du CNNum, et Valérie Peugeot, vice-présidente en charge du groupe de travail sur l'inclusion, ont souhaité s'adresser en priorité aux collectivités territoriales et à leurs représentants. Tous deux estiment déterminant le rôle des décideurs de proximité dans la réduction des inégalités d'appropriation du numérique.

"Hier c'était l'apprentissage de la souris, demain ce sera la gestion de l'identité numérique"

Au cours des dix dernières années,  les questions d'inclusion se sont polarisées sur la notion de fracture numérique entre ceux qui étaient connectés et ceux qui ne l'étaient pas… entre les inclus et les exclus du numérique.  Aujourd'hui, le numérique et les usages associés sont plus complexes, moins binaires.  "On ne peut plus raisonner de la même manière, souligne Valérie Peugeot, d'abord en passant de 40% de connectés à 80%, les 20% restants se retrouvent dans une position de marginalisation extrême. Et dans le même temps, le rythme continu des innovations impose également un accompagnement des 80% de connectés."
La vice-présidente du CNNum illustre, dans les entretiens préalables au rapport, la présence de situations paradoxales : "des personnes très à l'aise dans leur vie sociale, n'ayant aucun problème économique et culturel qui se retrouvent en souffrance dans le monde du travail lorsqu'elles sont confrontées aux usages du numérique et, à l'inverse, certains jeunes en galère, désocialisés et sans emploi qui n'ont aucun problème de manipulation et de navigation sur internet". Le numérique entraînant sans cesse innovations et changements, tous les Français doivent apprendre les nouveaux usages : "Hier c'était l'apprentissage de la souris, demain ce sera la gestion de l'identité numérique, ou encore celle des capteurs dans sa maison", annonce Valérie Peugeot. Le rapport propose de nouveaux modes opératoires, une approche en rupture avec le passé, s'appuyant principalement sur les territoires et la proximité.

Un trousseau numérique pour tous, y compris pour les SDF

L'accès reste le point crucial. Non seulement sur le plan du matériel ou à destination des 20% de foyers non encore connectés, mais aussi pour permettre à tous de pouvoir utiliser internet et être accompagnés dans cette utilisation si nécessaire. Le CNNum entend faire de ce droit récemment reconnu par le Conseil constitutionnel "un droit effectif ".
Parmi les propositions, chaque Français, qu'il soit actif ou SDF, pourrait disposer d'un "trousseau" numérique (clé USB ou carte "coffre-fort") contenant son identité, des documents administratifs essentiels au format électronique, une domiciliation numérique et une messagerie… Les rapporteurs proposent également le développement de tarifs sociaux ciblés pour l'internet et le mobile, l'harmonisation des sites d'accès aux services publics (1) tout en rendant obligatoire le respect de règles et de référentiels afin d'ouvrir plus fortement les sites aux publics en difficulté (référentiel général d'accessibilité des administrations, règles du W3C…)
Le CNNum met également l'accent sur la médiation. En effet un nombre croissant de services portés par les secteurs privés et publics, en se dématérialisant, deviennent une source de complexité notamment pour les publics les plus fragiles. "Il convient donc de définir une stratégie moderne de présence des services publics au plus près des citoyens, c'est-à-dire dans les bassins, afin que chaque citoyen ait accès au-delà de l'interface dématérialisée à une interface humaine portée par des médiateurs." Ces personnes ressources étant aussi bien à Pôle emploi qu'en mairie, dans les associations comme dans les centre sociaux. Tout un tissu de lieux seraient prêts à jouer ce rôle, soit parce qu'ils le jouaient historiquement - les espaces publics numériques -, soit parce qu'ils sont déjà confrontés à ce type d'attentes. Le CNNum propose de les y préparer et de renforcer l'efficience des dispositifs existants par la mise en réseau des "lieux partagés" et par une reconnaisance plus affirmée des métiers de la médiation (conseils, accompagnateurs, animateurs).

Former les élus au numérique

Autres recommandations : doter chaque citoyen, "dès l'enfance et jusqu'à l'âge avancé" d'un "bouquet de compétences et de connaissances" sur le numérique, et consécutivement, renforcer la formation des enseignants, des formateurs professionnels et des travailleurs sociaux, sans oublier celle des publics exclus. S'appuyer aussi sur le numérique pour accroître "le pouvoir d'agir" des citoyens notamment en favorisant leur participation active à des programmes d'action collaboratifs portés par les acteurs publics locaux. 
L'emploi numérique fait l'objet d'une attention spéciale du rapport, notamment pour les jeunes car les métiers exigeant des compétences numériques "se multiplient au même rythme que le pourcentage des jeunes sans formation". Un dispositif d'accès à l'emploi numérique ciblant les jeunes et les populations défavorisées permettrait de puiser dans le vivier des 400.000 nouvelles créations à pourvoir sur la filière, d'ici 2015.
Mais ces dispositions pourraient rester lettre morte si les décideurs ne sont pas sensibilisés. La question récurrente de la formation/sensibilisation des élus et des décideurs est également posée. "Le numérique est souvent perçu comme une simple question technique et économique il conviendrait de lui rendre sa dimension sociétale et politique", invite Valérie Peugeot. La proximité des élections municipales se prête bien à la sensibilisation des "décideurs publics locaux", histoire de changer leur vision du numérique souvent un peu trop focalisée sur les réseaux. 
Des constats, une analyse souvent approfondie, des propositions, des témoignages nombreux en annexe… Le rapport fournit un cadre de pensée pour l'action et des propositions concrètes. De quoi amorcer au niveau local, comme au niveau national, des politiques d'inclusion numériques plus efficientes et plus durables.

Philippe Parmantier / EVS

(1) Le Royaume-Uni a opté pour la rédaction d'une charte comportant dix principes de design pour repenser la structure des sites publics qui, selon les rapporteurs, devrait permettre d'économiser 1,2 milliard d'euros.
 

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